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Sir John Everett Millais, Mariana, 1851

Le musée d’Orsay ouvre aujourd’hui une magnifique exposition intitulée « Une ballade d’amour et de mort : photographie préraphaélite en Grande-Bretagne, 1848-1875 ».

La confraternité préraphaélite

En 1848, un certain nombre de jeunes peintres, John Everett Millais, Dante Gabriel Rossetti et Wiliam Holman Hunt, déplorant la décadence où était tombée la peinture britannique depuis la retraite de Turner se regroupèrent en une « confraternité préraphaélite » bien décidés à se rebeller contre l’enseignement académique. Ils souhaitent créer une peinture radicalement différente, plus pure, plus sincère et plus proche de la nature, une peinture inspirée par les primitifs italiens qui n’avaient pas été dévoyés par la manière et les conventions apportées par Raphaël et ses émules.

Certains photographes furent liés avec ces peintres dont ils font les portraits, avec lesquels ils partageaient le goût du plein air et la fidélité à l’enseignement de John Ruskin, le premier défenseur des préraphaélites. La confrérie s’est rapidement dissoute, dès 1854, avec le départ pour la Terre Sainte de William Holman Hunt, celui du sculpteur Thomas Woolner, désespéré d’être sans clientèle, pour l’Australie, et l’entrée de Millais à la Royal Academy, chacun suivant désormais sa voie. Millais et Rossetti en particulier s’orienteront vers un art plus sensuel qui annonce le mouvement Esthétique, le premier tout à l’exaltation du coloris, le second marqué par Titien et les Vénitiens du XVIe siècle.

L’oeil ruskinien

En 1843 lors de la parution de son premier volume surLes peintres modernes, John Ruskin exhortait les peintres à travailler en plein air et à étudier la nature dans ses moindres détails. C’est ce que s’empressèrent de faire les préraphaélites dont il allait prendre la défense. Ces derniers ne se contentèrent pas d’y réaliser leurs esquisses mais aussi leurs compositions définitives. Peut-être ces peintres ont-ils aussi trouvé un encouragement à cette recherche de la précision dans les études de nature prises dès les années 1850 par les photographes utilisant le négatif verre, gage de transparence.

Tandis que les photographes voulant faire oeuvre d’art, virent dans les paysages peints par les préraphaélites, un modèle à suivre, peu après l’invention du médium en 1839, Ruskin le considérait comme « la plus merveilleuse invention du siècle » et fit prendre par ses domestiques, John Hobbs et Frederick Crawley des centaines de daguerréotypes de roches (car il était passionné de géologie) ou de détails de l’architecture médiévale de Venise qu’il étudie. Tout récemment un lot de daguerréotypes qui lui appartinrent a été découvert lors d’une vente publique en Grande Bretagne.

Pour ce dessinateur passionné qu’était Ruskin le daguerréotype ne servait pas de substitut à une main défaillante, mais devait apprendre à voir, la surface argentique permettant de fixer les détails qui parfois échappaient à l’œil humain. Et plus tard, Ruskin n’hésitera pas à dire que pour lui la photographie ne serait jamais un art.

Phénomènes naturels

Les photographes et les peintres préraphaélites ont également passé des heures en plein air à étudier les changements apportés par les saisons et par les différentes intensités lumineuses. Les photographes firent de leur mieux pour exprimer les délicats effets atmosphériques perçus par l’oeil, mais se heurtèrent aux plus grandes difficultés lorsqu’ils essayèrent de capter en même temps le ciel et la terre : leur matériel photographique était plus sensible au bleu du ciel qu’au vert et au brun de la terre, des troncs et des feuillages si bien qu’ils évitaient les ciels dans leurs prises de vue ou bien, tiraient ensemble deux négatifs pris séparément.

De leur côté, les peintres préraphaélites, au courant sans doute des découvertes de Chevreul sur la composition des rayons lumineux, observaient les effets du soleil sur les couleurs qui donnaient une série de teintes brillantes même dans les parties les plus ombrées de leurs tableaux. John Ruskin, à ceux qui reprochaient aux préraphaélites de n’obéir à aucune loi sérieuse en répartissant leurs ombres et leur lumières, répondaient « leur système est exactement celui du soleil, qui, je le crois, ajoutait-il malicieusement dépassera celui de la Renaissance, si brillant soit-il ». Tandis que la photographie qui n’était autre que l’écriture du soleil, se manifestait à l’époque par un noircissement des couleurs de la nature. Un effet qui excita la verve des critiques au XIXe siècle.

Portraits et études de figures

Le cercle préraphaélite était composé d’un vivant mélange de peintres, de photographes, d’écrivains et de poètes. Parmi les figures illustres que Sarah Prinsep, la soeur de la photographe Julia Margaret Cameron, recevait dans son salon de Little Holland House, à Londres, on comptait notamment les peintres Dante Gabriel Rossetti, William Holman Hunt et George Frederick Watts, le poète Robert Browning, de grands savants tel Herschel ou des philosophes, tel Carlyle.
Les invités qui venaient voir Cameron chez elle à Freshwater dans l’île de Whight, étaient souvent introduits auprès de son voisin Alfred Tennyson, le « poète lauréat ». L’un de ces visiteurs était Charles Lutwidge Dodgson, plus connu sous le nom de Lewis Carroll, l’auteur d’Alice au pays des merveilles (1865). Spectateur enthousiaste des nouveautés dans le domaine des arts visuels, il devint un photographe amateur d’un grand talent, essentiellement attiré par le portrait.

Bien que très vite reconnue pour son habileté à rendre la ressemblance des traits, la photographie fut aussitôt critiquée pour son incapacité à rendre les expressions humaines dans toute leur vivacité et leur subtilité. Cela était dû au très long temps de pose qui nuisait au naturel. Cependant des photographes tels David Wilkie Wynfield et surtout Julia Margaret Cameron s’entêtèrent et parvinrent, à force de recherche dans les attitudes et de manipulations inédites dans la mise au point, avec une prédilection pour une vision floue et des plans rapprochés et de forts contrastes lumineux, à créer des effigies fascinantes.

Scènes inspirées par la poésie, l’histoire et la religion

Dès 1848, William Holman Hunt avait peint un tableau intitulé Les racines et les fruits de la littérature anglaiseet il avait fondé avec Rossetti une société littéraire. Dans sa « liste des Immortels » ce dernier incluait : Homère, Dante, Chaucer, Keats, Shelley et pour les contemporains Thackeray et Robert Browning. Pope et Burns étaient relégués aux oubliettes ! Une des caractéristiques du style des peintres préraphaélites sera donc leur préférence pour des sujets poétiques, issus de la littérature, l’histoire, la religion et la mythologie.

Leurs sources favorites étaient les pièces de Shakespeare, les sonnets de Keats et les poèmes de Tennyson qui faisaient revivre, avec la prose de Malory, la légende arthurienne. Il en résulte des oeuvres à la résonnance tragique, d’autant que ces artistes avaient toujours soin de choisir des épisodes au contenu psychologique plutôt que des actions, tout en s’efforçant d’être plus ou moins fidèles à la vérité historique par les décors et les costumes.

Les photographes les imitèrent et s’inspirèrent des mêmes sources, dans leur volonté de prouver que la photographie aussi bien que la peinture pouvait raconter avec talent des histoires. Ils s’emparent des mêmes récits que ceux joués au théâtre pour mettre en scène ces tableaux vivants, qui constituaient un divertissement très appréciés de la bonne société.

Thèmes tirés de la vie moderne

Les peintres préraphaélites avaient bien sûr été marqués par les révolutions qui secouaient l’Europe au moment même où ils créaient leur confrérie. Aussi ont-ils choisi délibérément de traiter des sujets modernes, de caractère social ou moral, tel Travail de Madox Brown qui représente un condensé de toutes les couches sociales : des terrassiers s’affairant au milieu de petits et grands bourgeois, ou tels les Casseurs de pierres d’Henry Wallis ou de John Brett.
Ils s’intéresseront notamment au thème de la prostitution, un fléau de l’époque (Found de Rossetti ou L’Eveil de la conscience de Hunt). Les photographes les imiteront (La nuit en ville de Rejlander, ou Après l’écolede Robinson qui mettent en scène les exclus de la société).

Mais si les photographes pouvaient exceller dans des thèmes tragiques, en des mises en scène immobiles (Fading away [L’évanouissement] ou She never told her love [Elle n’a jamais avoué son amour] de Robinson) paradoxalement ils étaient incapables de traiter des sujets plus légers et quotidiens. Ils ne purent, en l’absence d’une technique instantanée adéquate et de modèles, exprimer de façon expressive les épisodes de la vie quotidienne ou intime.
Si les scènes d’intérieur de la comtesse Jocelyn nous donnent de précieux renseignements sur la façon de vivre des grands de ce monde à l’époque victorienne, elles ne dépassent pas le stade de la documentation. Un immense photographe comme Roger Fenton lorsqu’il représente les préparatifs de la guerre de Crimée ou les paysages et l’architecture de la Grande Bretagne, fait preuve d’une totale gaucherie lorsqu’il s’agit de décrire une idylle en plusieurs « tableaux ». On n’y trouve ni la vivacité protectrice avec laquelle le protagoniste s’empare de la main de sa compagne, ni le bouillonnement de la robe de cette dernière froissée par le vent qui font le charme du couple se promenant sur la plage dans le dessin Rossetti, Dessinant sur le sable. Il faudra attendre le début du XXe siècle pour que la photographie puisse atteindre ce naturel que la peinture et le dessin avaient su rendre depuis bien longtemps.

source : musee-orsay.fr

Henry Peach Robinson, Lady of Shalott, 1861

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